Le Pic de Brau - Roquetaillade

limoux-aude.com                                                                         

le site du limouxin et de la haute vallée de l'Aude

notre quotidien, notre culture, notre histoire.

Accueil               limoux-aude.com           Contactez nous

Sur le Pic de Brau
par Pierre Valmigère
Texte écrit en 1926

 

            Je veux aujourd'hui vous mener sur le Pic de Brau. Y avez-vous été ? - Non - Comment non ? Vous avez été partout, à Paris, en Suisse, en Italie, à Barcelone, à Luchon, à Biarritz, vous êtes allés jouir de la vue de Superbagnère, du Righi, du Pilate...

            En Suisse et dans les Pyrénées Centrales, c'est toujours plus ou moins brouillé dans la brume, et d'autres montagnes trop proches et trop hautes ferment l'horizon autour du belvédère ; tandis que de notre Brau isolé et pur sous le soleil, vous découvrez le panorama le plus étendu, le plus harmonieux, le plus doux, le plus varié qui se puisse voir.
            C'est une symphonie de tous les bleus, depuis l'indigo violet du Cardou et du Bugarach jusqu'au bleu pâle de la Montagne Noire, si mal nommée, jusqu'au bleu-vert de la vallée de l'Aude, en passant par l'azur du Canigou et du Madres coiffés de neige éblouissante, le bleu nuageux du Carlitte et des pics qui l'entourent, le bleu de roi du Saint Barthélemy, le bleu sombre des montagnes d'Andorre et le bleu de rêve de la lointaine Maladetta, tout cela sous l'immense voûte d'un ciel adorablement pur.
Oui, je sais, il manque un funiculaire. Eh bien, construisons-le....
            Vous dites qu'un "courant de tourisme" n'est pas établi à Limoux. C'est vrai. Mais si vous voulez du tourisme, il faut d'abord ouvrir un chemin. Est ce qu'il y avait un "courant" sur tous les pics, où en Suisse on a fait grimper de fantastiques chemins de fer ? Ëtes vous moins intelligents ou plus indolents que les autres ? Moins intelligents, je ne le crois pas ! Plus indolents, peut-être. Secouez donc dette indolence et suivez moi. Regardez : Carcassonne a attendu que Viollet le Duc vienne lui apprendre qu'elle avait une cité, une vrai merveille : elle s'en était jamais doutée. Il n'y avait pas de "courant" alors ; il est établi aujourd'hui, et c'est par milliers que les touristes viennent, laissant un peu de leur or dans la ville.
            Un courant vers Limoux et le Pic de Brau ? mais le voilà : Si à une heure de Carcassonne, il y a un chemin de fer, un tout petit chemin de fer de montagne qui grimpe dans la lumière et l'air pur, croyez vous qu'une partie de ces touristes, après avoir regardé les sombres murs de la vieille Cité, ne viendra pas contempler l'immense et clair panorama de Brau et se reposer quelques jours dans un hôtel tranquille ...

            Oui, vous direz peut-être que je rêve et peut-être vous aurez raison, si je vous fais part de tous les projets qui passent dans ma tête. Mais celui-ci, voyons, il est tout petit, il est mesquin, il est facile, il est pratique, il vous coûterait bien peu de chose en comparaison de ce qu'il vous rapporterait, sans compter le supplément de joies qu'il vous donnerait, quand, fatigués par la vie d'en bas, vous viendrez respirer et jouer près du ciel.
            Vous vous entêtez à dire que je rêve ? Eh bien soit ! Je vais vous soumettre une idée plus modeste : ne faisons qu'une route qui irait de Cournanel jusqu'au sommet. C'est encore trop grandiose ? Vous n'osez pas? Eh bien, éloignons nous un peu ; arrivons jusqu'à Alet. Là, nous avons un excellent chemin carrossable qui commence à la route nationale 118, tout près de la gare et qui monte jusqu'à Bourdichou. Il s'agirait de continuer ce chemin à travers les landes en pente douce jusqu'au point le plus élevé de la montagne, à peine quelques kilomètres de terrain dur.
            Et là haut, c'est entendu, pas de rêve ; nous ne construirons pas d'hôtel, pas de viollas, pas de solarium, pas de golf ; nous restons entre nous, nous n'invitons pas et nous n'attendons pas de touriste étranger. Nous édifions seulement un abri, un tout petit abri, une cantine pour y casser la croûte, un refuge avec couchettes pour les excentriques comme vous et moi qui voudraient y passer la nuit et voir, au matin, le lever du soleil sans être obligés de partir de Limoux au milieu de la nuit.

            Je voudrais aussi que les enfants de nos écoles y viennent un jour par mois. Leurs maîtres leur indiqueraient sur un atlas le paysage qu'ils verraient ensuite de leurs yeux émerveillés.
"Regardez, leurs diraient-ils, voilà tout notre beau déparrtement. Ce grand mur droit qui nous sépare du Nord, c'est la montagne noire. Voilà la longe et fertile plaine de l'Aude dont le centre est Carcassonne que vous voyez là-bas. ; Narbonne est à l'est, dans cette dépression, et Castelnaudary à l'autre extrémité. Retournéez vous, voici le Pic de Madres, où le système orographique de l'Aude se lie aux Pyrénées. C'est à Madres que commencent les Corbières tourmentées, ossature centrale de notre département. Voici le Col de Jau où passe la route qui va vers Motlitg et le Roussillon. Cette ligne des Corbières était au XVII ème siècle la frontière entre la France et l'Espagne. Voici la montagne rase, le Bernard Sauvage, le Pic de Bugarach le plus déchiqueté de tous, véritable squelette dont nos aïeux avaient fait un dieu fantastique et terrible. Voici les forêts des Fanges, de Callong, de Puivert avec sa légende de la fille sauvage, de Rivel et de sainte Colombe avec sa grotte de l'Homme Mort. A vos pieds, c'est la jolie vallée de la Corneilla, qui monte de Roquetaillade vers Bouriège, Festes et Saint André et derrière les collines c'est Villefort, Chalabre et la vallée de l'Hers.
        Ici, c'est Magrie, et là, c'est Limoux.
        Limoux est joli, vu de partout ; mais c'est d'ici qu'il est le plus joli. Voyez quelle harmonie s'est établie entre la verdure qui l'entoure, les vieilles pierres parmi lesquelles scintille la rivière, les vieilles tuiles qui la recouvrent et la flèche grise de Saint Martin autour de laquelle, depuis des siècles, les maisons se sont pressées....".Voilà ce que dirait le bon maître d'école à ses enfants. Et les enfants seraient heureux d'apprendre ainsi leur géographie, d'embrasser d'un regard tout leur pays et de l'aimer comme nous l'aimons, nous qui le connaissons bien.

            En attendant que ce projet modeste soit réalisé, faites comme moi, n'attendez point le funiculaire ou la rtoute, grimpez à travers les genêts et les buis, jusqu'à ce belvédère admirable et central qu'est notre PIc de Brau.
            Je vous assure que cette petite ascension vaut bien la peine de la faire.
            Même si le temps n'est pas clair, même si vous ne voyez pas les Pyrénées, et si Carcassonne se perd dans la brume ouatée, vous verrez toujours Limoux et sa rivière, ses maisons set ses églises, ses promenades et ses jardins...et vous ne verrez pas le monument aux morts.
            N'entendez pas les faux raisonnements de Monsieur Qui-je-pense ou les prévisions catastrophiques du vieux Qui-vous-savez ; vous jouirez d'une sérénité, d'une douceur exquise, et vous respirerez un air léger parfumé de "frigoule".
            Venez un jour, avec moi, voulez vous, sur notre Pic de Brau ?

Pierre Valmigère - 1926.

Extrait du livre de Pierre Valmigère : " L'Aude mon pays". Editions Gabelle. 1926

Voir d'autres pages du site :
Présentation du village de Roquetaillade.
Les éoliennes du Pic de Brau font parler d'elles.