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ESPERAZA


Pour qui connaît Espéraza aujourd'hui, il est difficile d'imaginer ce que le village était autrefois. De ce passé finalement tout proche, il faut écouter les anciens en parler avec nostalgie. Ils décrivent une fourmilière industrielle avec des usines partout, riche avec les ouvriers les mieux payés de France. La raison ? Si on était en désaccord avec le patron, il suffisait de traverser la rue pour être embaucher dans l'heure qui suivait dans un autre atelier.
Et de cette période opulente ils évoquent dans le désordre ce qui en découle ; la liesse et la gaieté  pendant les prestigieuses fêtes de la Saint Michel (avec une fête foraine plus importante qu'à Limoux, des corridas, des courses cyclistes de niveau national, des combats de boxe, des matches de rugby ...) ; les cavalcades lorsque la tradition exigeait qu'on fasse courir les boeufs dans les rues avant de les mener à l'abattoir ; les chants, les rires et la musique lors de la sortie des ermites ;  la convivialité ou les discussion animées qui régnaient dans les cafés ; leur fierté de confectionner les chapeaux les plus beaux du pays ...

De cette époque, ils n'en gardent que les bons souvenirs. Pourtant le travail était rude. Il se faisait manuellement et les ouvriers étaient exposés à la chaleur, aux vapeurs des bains acides, de quoi faire pâlir de nos jours un médecin du travail.

Cette époque est révolue, et bien révolue. Il n'en reste pas grand chose sinon le marché dominical, une cheminée comme ultime vestige industriel et le musée de la chapellerie que je vous invite à visiter.

 

Brève Histoire d'Espéraza.

Le premier document historique qui mentionne Espéraza sous la forme ancienne de Asparazanus est un serment qui date de 1015 par lequel Pierre, fils de la Comtesse Imperia s'engage à ne pas dépouiller Bernard, fils d'Ermengarde, des châteaux d'Aniort et de Castelport et de leurs dépendances y compris le bourg d'Espéraza.

Caderone était un fief,  comme en témoigne une charte de 1095 où Guillaume Arnaud rend hommage et prête serment de fidélité à Guillaume Raymond, le Comte de Fenouillèdes qui avait acquis des droits dans la région en se mariant avec Adélaïde de Carcassonne, soeur d'Ermengarde Vicomtesse de Carcassonne et mère de Bernard Aton. Cette seigneurie est restée en possession de la famille Arnaud jusqu'à la croisade contre les Albigeois en 1209. A la même époque, le village d'Espéraza était également un fief qui, semble t-il, était revendiqué par l'abbaye d'Alet.

Aprés l'invasion française, le fief de Caderone avec Bugarach, Arques, Rennes, Couiza etc... revient à la famille de Voisins, puis plus tard par mariages à la famille de Montesquieu de Coustassa et à la famille d'Hautpoul. Le village d'Espéraza, quant à lui, devient domaine du Roi.

Espéraza, tout au long de l'histoire de France, n'a joué aucun rôle particulier. Comme celle de toute la région, la population espérazanaise a eu à subir les incursions des bandouliers espagnols, de ceux du Prince Noir pendant la Guerre de 100 ans ou encore des armées catholiques ou protestantes pendant les guerres de religion.

Durant de longues décennies, elle a été une ville de passage de troupes qui se rendaient vers Mont Louis ou sur le fenouillèdes pour garder la frontière avec l'Espagne encore plus proche avant le Traité des Pyrénées.
 

Espéraza cité des carassiers, véritables marins d'eau douce.

Du vieux pont qui traverse la rivière, on peut imaginer les radeliers qui faisaient descendre les grumes de bois de construction par la rivière en les rassemblant en radeaux (carasses en occitan) à Quillan pour les acheminer en grande partie jusqu'à la mer ou à Trèbes lorsque le Canal du midi fut construit. La plupart des gens qui pratiquant ce métier dangereux étaient issus d'ici. Certains érudits locaux estiment que l'industrie de la radelerie s'est développée au 13e siècle. La profession dangereuse de "carassier" s'éteint peu à peu à la fin du 19e siècle avec l'apparition de la ligne de chemin de fer entre Carcassonne et Quillan.

Espéraza était une cité industrielle importante.

C'est à cette époque que l'industrie du chapeau prit son essor. Déjà, vers 1820, sans doute attirés par la proximité des eaux de l'Aude nécessaires au nettoyage de la laine, nombre d'artisans qui avaient commencés cette activité dans la région de Bugarach se sont fixés à Espéraza. Lentement, les techniques de fabrication s'améliorent mais l'industrie, en concurrence sur le site avec la tannerie et la mégisserie, végète à cause principalement de la difficulté d'écoulement de la marchandise et d'approvisionnement en matière première. Les productions locales en laine ne suffisent pas à  alimenter les ateliers.

Encore une fois, le chemin de fer, favorisant les transactions et ouvrant de nouveaux débouchés, joue un rôle déterminant dans le paysage industriel local. La production de chapeaux, grâce à qualité du produit fini, augmente si vite que la chapellerie absorbe la main d'oeuvre de toutes les autres activités. Les tanneries et les mégisseries disparaissent faute de personnel qui préfère ce travail mieux rémunéré.

Vers 1900, le travail s'organise, des artisans se regroupent, des hommes nouveaux s'installent et les ateliers deviennent des usines importantes. Grâce aux progrès qui s'accentuent, à l'emploi des meilleurs artisans de France, un dynamisme commercial exemplaire et une étonnante réactivité, le chapeau d'Espéraza acquière vite une réputation mondiale.

Pour satisfaire la demande, certaines usines quintuplent leurs rendement et la laine arrive d'Amérique du Sud, d'Afrique du Sud et d'Australie. En 1930, Espéraza est le premier centre français et le deuxième centre mondial de l'industrie du chapeau derrière Monza en Italie. Les 16 usines emploient 1500 ouvriers qui fabriquent alors 24 millions de chapeaux et de cloches dont 9 millions sont exportés !

Mais la chapellerie a été victime d'un phénomène de mode. L'encombrant chapeau est délaissé par les conducteurs de voitures qui le délaissent au profit de la casquette. C'est un cataclysme économique pour cette cité industrielle. Aujourd'hui, il ne reste aujourd'hui que le musée de la chapellerie qui retrace toute l'histoire de ce glorieux passé industriel.

Dans la seconde moitié du 20e siècle, la cité de tradition ouvrière va tenter de se reconvertir dans la fabrication de la chaussure, d'isolants et de matière plastique. Aujourd'hui, il ne reste plus aucune activité industrielle à Espéraza.

La course du boeuf, une tradition typiquement espérazaine

A l'heure où la corrida dans l'Aude fait débat, il est intéressant de rappeler une vieille tradition qui perduraient à Espéraza : la course du boeuf. Cette coutume était exclusivement locale (elle pouvait avoir lieu occasionnellement dans les villages voisons comme Fa, Antugnac ou Rouvenac) et intéressait la population entière de la cité chapelière. Il est impossible d'en connaître les origines. Urbain Gibert, en 1938, avait interrogé des personnes âgées à ce sujet qui, disaient-elles, l'avait toujours connue et leurs anciens eux même leur en avaient toujours parlé.

Tous les ruminants destinés à la consommation devaient courir dans les rues du village avant l'abattoir. L'animal était attaché par les cornes avec une corde d'une vingtaine de mètre tenue par un ou plusieurs hommes costauds. Toutes les maisons étaient ouvertes afin de pouvoir servir de refuge dans le cas où l'animal devenait incontrôlable. D'ailleurs, il arrivait parfois des accidents corporels ou matériels, une quête était alors lancée auprès des habitants.

Aux cris de "Al bioù !, al bioù !" toute la population sortait dans la rue et les jeunes du village énervaient la bête avec un "cuer", qui était un fagot recouvert d'une peau, et que l'animal, excité par le mouvement et les cris, chargeait tout au long du parcours. C'était une véritable "corrida", un peu comme celle de Pampelune où la fièvre gagnait toute la population. La course durait tant que la bête montrait de l'énergie. Ensuite, elle était tuée par un boucher à la manière des toros de corrida avec un couteau spécial et tout le monde assistait à la mise à mort, à son sacrifice pourrait-on dire.

La viande des boeufs les plus courageux était recherchée et son foie était une pièce de choix. Mes grands parents me racontaient d'ailleurs qu'un Espérazanais n'aurait pas mangé de viande d'un boeuf qui n'avait pas couru !

Cette tradition qui était à la fois l'émanation de coutumes païennes millénaire et le goût des hommes du pays à se mettre en danger, s'est arrêtée pendant le régime de Vichy et, si quelques tentatives ont essayé de faire revivre cette tradition, elle s'est définitivement arrêtée aux alentours des années 1950 pour des raisons variées.

La sortie des ermites, un folklore espérazanais.

La sortie des ermites d'Espéraza marquait la clôture des fêtes de carnaval. Le dernier dimanche de carnaval, les jeunes hommes de la cité se donnaient rendez vous le matin sur la place habillés d'une longue chemise blanche de femme, coiffés d'une calotte d'enfants de choeurs (qui a été remplacée par la suite par un chapeau melon), le visage grimé au noir de fumée et armés d'une canne ou d'un bâton.

Lorsque l'ordre de départ est donné, la joyeuse troupe part en procession dans les rues. A sa tête, un des ermites portait une grande croix ( d'environ 3 m) garnie de courges et de charcuteries, les autres ermites suivaient avec sur les côtés ceux qui portaient des paniers. Enfin , derrière, venait la musique.

Allant de porte en porte, ils récoltaient des dons en victuaille ou en argent. Ils s'arrêtaient particulièrement devant les maisons où habitait une jeune fille. Pour remercier les habitants de leurs dons, ils interprétaient des musiques et des chants. Il s'agissait principalement de sérénades imageant une conversation entre un ermite et une fille.

Puis, ensemble, les jeunes hommes partageaient un repas. L'après midi, ils préparaient un vin chaud qu'ils partageaient avec toute la population. Certaines années, la journée de fête était agrémentait par le tour de l'âne, vieille tradition occitane où le dernier marié de l'année chevauchait un âne.

Cette tradition était bien évidemment une parodie des processions religieuses. A Bugarach, une sortie des ermites avec un rite un peu différent existait également. Il est probable que les habitants de ce village ont amené leur folklore à Espéraza en même temps que la chapellerie.



© Limoux-aude.com  - Philippe Esperce

 


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